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Par Elodie Maillot, journaliste Trois regards radicaux, trois échos d’opinons arabes en provenance du Liban, du Qatar, ou de Syrie, c’est une des soirées "Théma" (voir encadré) que propose Arte*, un an après les attentats du 11 septembre 2001. Alors que la plupart des chaînes allemandes et françaises n’ont proposé qu’une lecture occidentale de l’événement, Arte décide de courir le risque d’être à contre-courant, quitte à déranger. Un exemple qui illustre bien la façon dont la chaîne interprète sa mission de "concevoir, réaliser et diffuser des émissions de télévision ayant un caractère culturel et international au sens large, et propres à favoriser la compréhension et le rapprochement des peuples en Europe". Cette idée de rapprochement cathodique européen, et surtout franco-allemand, ne date pas d’hier, puisque le général de Gaulle l’avait déjà eue en 1963. Faute de moyens et de fréquences, le projet n’avait pas pu voir le jour. La construction officielle d’Arte remonte, en réalité, à 1988, lorsque le président français François Miterrand et le chancelier allemand Helmut Kohl annoncent que la Sept constituera l’embryon d’une future chaîne européenne. Elle bénéficiera d’abord d’une vitrine sur France 3, puis vivra au rythme des soubresauts audiovisuels des deux pays. Il faudra attendre 1991 pour qu’un groupe d’intérêt économique (GIE) franco-allemand se constitue à Strasbourg, en France, pour administrer la chaîne rebaptisée Arte. Et ce n’est qu’en mai 1992 qu’Arte diffusera ses émissions simultanément en France et en Allemagne, à partir de 17 heures. Depuis,
des accords de coopération ont été signés
avec la Suisse, l’Espagne, la Belgique, la Pologne, la Finlande,
les Pays-Bas et le Canada. Seules la BBC britannique et la RAI italienne
ne sont pas tombées sous le charme culturel d’Arte. Dotée aujourd’hui d’un budget unique au monde pour une chaîne vouée à la culture (plus de 310 millions d’euros), Arte gagne chaque jour plus de téléspectateurs en Europe, mais aussi au sud de la Méditerranée. Elle arrive ainsi en deuxième position en termes de pénétration des télévisions par satellite au Maghreb et au Proche-Orient, et elle prévoit d’émettre prochainement en castillan sur la péninsule Ibérique et en Amérique latine. "Après-demain, elle sera bilingue franco-arabe avec des partenaires publics et privés prestigieux. Elle sera peut-être turque, brésilienne, russe et, qui sait, chinoise... Arte peut devenir une référence mondiale aussi forte que l’est CNN dans l’information", prophétise Michel Anthonioz, directeur général adjoint d’Arte France, dans les pages du quotidien Le Figaro. Mais l’unique chaîne culturelle internationale n’a pas toujours bénéficié d’une telle reconnaissance. A ses débuts, elle a eu du mal à fidéliser son public. Les premières années ont, en effet, été difficiles et marquées par des critiques. On lui reprochait notamment d’être trop élitiste, et certains annonçaient même sa disparition. Un
des principaux défis pour la chaîne fut de créer
des programmes multilingues pouvant être diffusés de
la Bretagne à la Bavière. Outre les différences
culturelles des téléspectateurs, il faut aussi prendre
en considération leur mode de vie. Une spécificité
qui se traduit dans la grille des programmes, étant donné
la différence d’horaires du prime time en France et
en Allemagne. En 1998, le journal, diffusé à 20h30,
a été reprogrammé entre 19h50 et 20h15, obéissant
ainsi également à la volonté d’Arte d’avoir
une programmation décalée par rapport aux autres chaînes. Le
cinéaste italien Nanni Moretti sur le tournage de "Journal
intime", une coproduction Arte France cinéma, Prix de
la mise en scène au Festival de Cannes en 1994. D.R. Sur Arte, vous ne verrez donc aucun des programmes de télé-réalité tant suivis aujourd’hui en Europe. En revanche, la chaîne a innové en présentant des docus soap, littéralement des "feuilletons documentaires", où le spectateur entre dans le quotidien d’autrui mais via le montage et le regard d’un réalisateur et non en direct. Le documentaire est un genre largement défendu par Arte, qui lui consacre treize rendez-vous hebdomadaires et soutient plus de cent cinquante productions par an. La chaîne, lauréate du Prix européen de la culture 2002, privilégie la liberté de création et l’innovation en ce qui concerne les arts visuels, l’architecture, la danse, l’opéra, les arts plastiques (voir la série "Palettes"), le cirque, ou encore la géopolique (avec "Le Dessous des cartes"). Elle est la seule à diffuser ces programmes à des heures de grande écoute. Arte
c’est bien sûr, enfin, le septième art. Depuis
sa création, la chaîne est l’une des rares à
diffuser, en début de soirée, des films en version
originale (plus de 200 langues différentes à ce jour).
On compte, chaque semaine, six rendez-vous de cinéma sur
la chaîne, qui fait également une place aux films muets.
Arte est surtout la seule à initier la production d’œuvres
originales commandées autour d’un thème (petites
caméras numériques, gauche-droite, histoires de famille
des réalisateurs...). "Treize
journées dans la vie de Picasso", de Pierre Philippe,
l’un des 4 000 documentaires diffusés par Arte en dix
ans. D.R. C’est ce qui a permis l’émergence d’une "génération Arte" selon Jérôme Clément, président d’Arte France, puisque sa chaîne a fait découvrir au public, sans veiller tard, une pléiade de talents de tous pays (les Français Cyril Collard ou Mathieu Kassovitz, l’Israélien Amos Gitaï ou encore le Mauritanien Abderrahmane Sissako) grâce à "Regards noirs", une série de six fictions tournées par des Africains et des Antillais. Renouvellement des talents, contribution à la vitalité du cinéma en Europe et dans d’autres régions du monde et participation à la relance de la création française constituent les objectifs majeurs de la filiale cinéma d’Arte (Arte France cinéma). La chaîne mène, parallèlement, une politique de coproduction et d’achat audacieuse et complémentaire : l’unité Arte cinéma achète, chaque année, près de 60 longs métrages et 70 courts et moyens métrages. Les films qu’elle coproduit font souvent partie des palmarès des festivals internationaux (comme La Pianiste, de Jane Campion, ou Dancer in the Dark, de Lars von Trier). Aujourd’hui, de nouveaux défis guettent Arte : la future diffusion via un canal numérique hertzien en France 24 heures sur 24, en 2003, les éditions de livres ou de DVD et le développement sur internet, qui permet à Arte d’élargir sa vision de la télévision à... la radio numérique et au multimédia. *
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